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le syndrome hector poulet
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walking dinner
une bonne tranche de ma vie, pas juste des petites casseroles, à peine des bouchées, on appelle ça des mises en bouche, il y en a qui écrivent le plat de résistance, je préfère les walking dinners, comme ça on peut faire plusieurs choses en même temps, et surtout, surtout rester tout seul, (toute seule), tourner entre quatre murs, parfois un verre à la main, un partenaire entre les jambes (on danse), au clavier. Il a toujours les yeux noirs, parfois il se laisse un peu aller, moi aussi, on s’en fout, je n’écris rien, on le sait, on n’arrivera nulle part, on y est déjà, ça nous suffit, les petites bouchées sur canapé, sans mot, il aurait pu rester un requin toute sa vie, j’aurais préféré être une sirène, les mots qui donnent corps à autre chose, rien de bien nourrissant, une toute petite collation, ou un festin, entre nous. Il était onze heures et quelques, c’était une commémoration, elle aurait mieux fait de se taire, son anniversaire, mais elle n’aimait pas le bruit, ça faisait une histoire, elle a appelé les flics, je raconte, ils se pointent, ça met le Corse en rage, il a fini de servir, le Nounou ne va pas laisser passer, on a fini de manger, ça prend des proportions, des musiques à fond, avec les jambes en l’air, ça prend des tournures, le Corse sort le whisky, il n’y a plus de silence. Personne ne comprend, il se passe quelque chose, pas grand-chose, c’est une question de temps la nuit, quand on a le temps de sortir les bouteilles tourbées, on peut s’y mettre, à siroter en attendant son heure, elle a voulu casser le rythme, je m’agite, je danse, je bouge pour ne pas trop manger, je m’en fous de toute cette gourmandise, je n’écris rien, il s’amuse. Sur les photos, on voit mon menton qui pend et ses yeux toujours bien noirs, raconter ça, les autres flous, presque tout le monde est flou, le gâteau est excellent, c’est parfait, et ces gloussements, les cris les plus joyeux, ça demande du temps de rire, de ne pas dormir, ça s’agite, se roule par terre, le Corse prend son élan pour dépauter du Nounou, mais Nounou est large, personne ne peut faire flancher Nounou, (il a la vieille dans le nez), cette scène, il court, le Corse, le noter, il charge, Nounou a les bras le long du corps, un peu penché, la musique, là, tout de suite, c’est fort, il met de plus en plus fort, et il défend sa platine, c’est de plus en plus fort, ça casse la baraque jusqu’à cinq heures du mat, il va régulièrement sonner chez la plaignante pour lui rappeler que nous n’avons pas fini, Et puis, tout le monde glisse par terre, ça devient un rituel, il faut se jeter suffisamment fort pour pouvoir glisser tout le long, avec la tête à deux doigts de se fracasser sur un angle, le danger à deux doigts, comme si on pouvait encore prendre des risques, pas la peine de vivre si c’est pour faire gaffe, je fais tellement gaffe à tout, pas un mot plus haut que l’autre, pas de mot du tout, j’en avais tellement marre de tous ces mots plus bas que terre, mais finalement, avec un peu d’élan, ça défile.
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Est-ce qu’on peut reprocher aux autres d’être, c’était un peu mon problème, la juste distance, elle n’a pas toujours su être exceptionnelle, différente de tous les autres, un peu mieux, alors qu’elle a l’air, tout le monde a souvent l’air, de loin, tellement mieux, alors que de près (sans compter les rides ou les boutons) à un moment je ne regardais les gens que de biais, ça permettait d’imaginer mieux, comment ils pourraient être, différents, un peu tordus,
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ffp
Cette tâche un peu moisie qui grandit sur le mur, les coulures brunes, tout à côté de la tête de lit, je n’ai pas noté, je ne note plus ces choses-là, chaque semaine, les petites lignes d’eau, comme une fleur d’eau, il y en a eu tellement des infiltrations, des navires qui prennent l’eau de toute sorte. Ou qui les perde. Elle s’étale, avec son rideau de perles qui ne cessent de dégouliner, alors que la poire de douche n’a plus de pression, c’est dans la chambre, sur le mur bleu, là, à côté de mon lit, je pourrais me mettre dessous et me laver, bain semi-boue, un peu rouille, avec particules de peinture. Tout pourrit. Tout pourrit, comme ça, en ce moment, tous ces éléments qui se détraquent, les machines cessent de fonctionner, le grille-pain, les voitures s’accrochent, les gorges se rouent, les enfants pleurent, je fais des efforts, mais les résultats sont tellement, décalés, tellement loin des efforts, il vaut mieux fermer les yeux.
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Pas toutes. Pas les cinq paires. Juste trois. J’en ai sélectionné trois paires, magnifiques, qui ne faisaient pas mal aux pieds, enfin, si peu, j’y reviendrais, et toutes les trois indispensables pour passer l’hiver, commencer le printemps, oublier l’été, envahir l’automne, et enfin, devenir une véritable pop star. C’est sans doute ce que j’ai cru sur le moment. J’étais convaincue.
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On peut conduire, et faire beaucoup d’autres choses encore, les yeux fermés, on fait probablement beaucoup de choses sans même s’en rendre compte, je l’ai fait, et on pourrait peut-être en faire encore d’autres, lesquelles, je ne sais pas ? Conduire des voitures, c’est en conduisant que je l’ai pensé, je ne regardais pas du tout la route, j’appuyais sur l’accélérateur et ça passait, peut-être que j’aurais pu m’emplafonner, et d’ailleurs, quand on est malade ou fatigué, on se plante, on n’arrive plus à faire les choses d’instinct, on conduit comme un pied.
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Il suffit de ne pas regarder, c’est facile de ne rien voir, à part les petits visages étonnés, les petites fossettes, en gros plan, les têtes à têtes entre deux portes, sur le perron, dans les escaliers, on descend comme on peut, nos six bras plus ou moins les uns dans les autres, une main qui traîne, deux pieds dans le vide, et l’autre qui marche, les marches un pied après l’autre, ça prend du temps. Ou alors l’ascenseur.
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On peut conduire les yeux fermés (quoique je n’ai pas essayé mais pas acheter des chaussures, attention au, j’étais incapable de choisir, fashion, je savais que mon instinct fou pour les talons hauts platine à scratch était stupide, faux pas, je savais que je ne pourrais pas conduire avec ces chaussures là, mais j’ai cru, peut-être parce que j’aime bien lire le blog de garance doré, que j’allais enfin, et peut-être que c’est une affaire de femme-enfant, avec des enfants, qui voudrait traquer la femme, aveuglée, je ne sais pas, je les ai achetées. Je suis rentrée le pied sur l’accélérateur, j’ai empilé les boîtes dans l’entrée, ça faisait une sacré pile, trois boîtes, j’ai commencé à sortir une chaussure ou deux, à les essayer une par une, comme ça, enfin, deux par deux, j’avais besoin de marcher encore et encore avec, pour être sure. Je ne parlais pas. De toutes façons, j’étais seule. C’était un de mes seuls moments de solitude, et je ne trouvais rien de mieux à faire que d’essayer des chaussures, très concentrée, les yeux un peu fermés, pour être sure que j’étais encore branchée sur l’état d’esprit novateur, une nouvelle moi, quelqu’un que j’allais bien aimer, les yeux fermés, avec ces belles chaussures, moi, une fille avec des pieds exquis, l’instinct à la place des rétines, ça me changeait de toutes ces journées pourries, en bottes plus ou moins trop grandes, les pieds congelés, je voulais des chaussures à boucles, des petits pieds qui tapoteraient partout dans cette ville avec des jambes en bas au dessus.
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J’ai acheté trois paires de chaussures aujourd’hui, attention au fashion faux pas, je me disais en choisissant, quelle importance d’acheter, à force de ne pas acheter, on perd l’habitude, avec des grolles impossibles. Je n’achetais plus, enfin presque, j’avais tellement de vieilles baskets, et des jeans de plus en plus petits, ça pouvait passer. Et puis ça revient, un pied après l’autre, j’étais entrée là, le temple des voûtes, tripoter les pompes en faisant des grimaces un peu entendues, avant de les reposer pour cause de trop-vide budgétaire. Est-ce qu’on a vraiment besoin d’être tout le temps la plus belle, tout le temps la plus jeune, tout le temps la plus neuve, ça fatigue tellement. (après les nuits grises, c’est trop.) Un vampire, peut-être, j’aurais pu mordre quelques gorges fermes, avec une cape et un teint blafard, des doigts crochus, toute une panoplie, jusqu’aux bottes. J’étais dedans, tripotante, les unes et les autres, que des petites chaussures, en général au énième talon de vingt cinq centimètres je craque, une femme plateforme, ces chaussures qui font perdre l’équilibre, plus le prix exorbitant, la pauvre femme, d’aujourd’hui, qui aime les choses chères et si instables, avec le sac cuir en plus, moi non plus. Les ballerines, les espadrilles, les bottes de cow boy, et autres mauvais genres, j’ai choisi le camp de la lose, je ne bois plus une goutte d’alcool. Il était temps que ça cesse. Je ne tripotais plus, j’essayais. On m’apportait des boîtes et des boîtes, autant que j’en voulais, j’aurais pu y passer la journée, tout le monde était très gentil, mais personne ne parlait vraiment, j’avais essayé, en plus, de faire la conversation, mais tant que je n’achetais rien, si je ne sortais pas ma carte de paiement, ce n’était pas gratuit. On avait des égards, si professionnels, c’était déjà ça. Je parlais un peu toute seule, en regardant mes pieds, un pas en avant, une chaussure à gauche, à droite, tourner la cheville, tirer sur les collants, j’étais bien. Cinq paires devant moi, et fermement l’intention de les acheter toutes, à quelques X euros, ce n’était même pas si cher, quoique, tout dépend, si on les a ou pas, je ne les avais pas. C’était tentant, la carte, j’aurais des pieds sublimes, la win aux talons, moins de dix centimètres. L’heure de choisir, j’étais dans mes petits souliers, j’avais un peu monté la tête de tout le monde, là-dedans, la grosse vente, ils en étaient presque à me servir le café, en silence, il était temps que je les snobe un peu.
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Elle ne me téléphone plus, ces faux hasards, avant c’étaient de petites coïncidences, et je tourbillonnais entre elles, parfois claquée, d’autre fois hilare, on boit et on rigole, on ne sait pas faire grand-chose d’autre, entre nous, pas se serrer les coudes, juste déchirer les gueules, et, déjà, c’est pas mal. Je n’en demandais pas tant, je n’en demande plus autant, moi non plus, je ne téléphone plus.
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un geek dans la ville
J’ai rencontré un geek, un vrai. Je ne savais pas que c’était un geek, il ne s’est pas présenté, et sur le moment, je n’ai pas compris tout de suite qu’il en était. J’aime bien les geeks, on ne les voit jamais, on en parle comme de doux tarés un peu introvertis, ils sont planqués derrière leurs écrans, un peu comme moi, parfois, il y a longtemps, ce sont des gens comme il faut, pour la plupart, juste un peu lassés de sortir. Ou de parler. Un homme, en bleu de travail. Au début, j’étais un peu, j’évitais de le regarder, parce que, chaque fois, que je vois, un homme, en bleu, de travail, il me reluque comme une machine qu’il serait tout à fait disposer à dépiauter de ses grosses mains pleines de cambouis. Et je ne sais pas. Bref, un barbu. Ça n’aide pas forcément. Très grand. (Trop). Rien qui l’identifie comme geek. A part qu’il était de l’autre côté du comptoir d’un magasin de maintenance informatique, il portait un bleu, avec des carcasses de disques durs partout, c’est probablement salissant, à force, les ordinateurs, un œil un peu mou, les mains agiles, et moi qui sortais le matos de mon grand sac bleu, récupération des données. Il ne disait rien de spécial, pour ne pas se faire repérer, il attrapait les fiches, et le disque dur, il gardait les yeux bien baissés, c’était la non rencontre habituelle, et puis. Il a lentement, il n’était pas pressé, levé, j’ai failli baisser les miens, les yeux, par timidité, et posé une question, c’était où ? Il parlait, manœuvre d’approche, l’air de rien, c’était parti, les douces œillades, on allait roucouler, il dégainait ses effets. C’était où, il ne voulait pas être trop direct, une question un peu anodine, et puis, j’étais là pour ça, suffisamment ouverte pour lui permettre, j’étais allée dans un autre magasin d’informatique, déjà, il avait redressé sa tête, et rien, ils n’avaient rien récupéré, puis un peu rajusté vers le bas, à part mon argent, il était si grand, mes archives, encore un truc à laisser tomber. On se regardait. Il n’était pas beau, avec un air bêta, et moi, si cernée, on aurait fait un drôle de couple, de toutes façons. Je lui ai dit où, c’était, j’espérais qu’il me rassurerait, on a toujours besoin de réconfort, ah oui c’est des nuls là-bas, il voulait sans doute évaluer l’étendue des dégâts, il pourrait téléphoner aux autres, comme ça, s’il les connaissait, le monde est si petit. Mais non, il me faisait face entre quatre yeux, c’était un geek et je ne le voyais pas encore, il ne connaissait pas, mais je n’allais pas tarder, c’est comme ça les geeks, il n’a rien dit, c’était le moment de parler, et il buggait, il essayait, j’aimais autant qu’on en reste là, malgré ses efforts, j’attendais la suite, il ne pouvait pas. Pas plus de deux secondes, il avait échoué à exister, il avait posé une question dont il ne pouvait pas connaître la réponse, c’était à dix minutes de là, il ne connaissait rien, quelques rues, il rabaissait ses orbites molles, de tout ce qu’il y avait autour, toutes les rues et la ville derrière la vitrine, il le disait comme une machine, ça n’avait pas l’air de lui faire quoi que ce soit, je ne connais pas, j’essayais de lui expliquer mais il secouait la tête, il ne voyait que son comptoir, son bleu, sa barbe, ses carcasses, et l’écran qui devait être caché, quelque part, clignotant, sa vie, il essayait de faire la conversation, mais c’était voué à l’échec, ça devait être frustrant à la longue, d’essayer, échec, il pouvait toujours se retrousser les manches, et taper sur les touches qu’il était plein de vie, sûrement qu’il allait geeker sévère après mon départ.
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A
Je lui ai dit que j’avais rêvé d’un chien qui me grattait la gorge, il me tenait la gorge serrée entre ses mâchoires, je reconnais que c’est un peu effrayant pour une enfant de deux ans et demi qui a peur des chiens, maintenant, elle veut tout le temps que je raconte mon cauchemar, elle dit c’est dans ma tête, parce que je lui ai expliqué, c’est comme pour les loups, elle en voit partout, elle dit viens on va chasser le loup dans le salon, un gros loup,
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ça me rend dringue
Le téléphone sonne, pas si souvent que ça, mais presque tous les jours quand même, une ou deux fois, matin, midi, parfois l’après-midi, ça sonne, il faut le trouver, traverser l’appartement, ça sonne en même temps, un enfant dans les bras et à terre, tout le monde reste en arrêt, puis se dirige vers la sonnerie, le combiné, on décroche, on est encore en train d’y croire, mais le temps retombe sur nous, on avait des choses à dire, on était suspendus, on s’écrase. …Une demie seconde à l’autre bout, c’est comme ça que je sais que c’est ça, avant la première salve, j’hésite de plus en plus à raccrocher dans ce moment-là, où c’est encore possible, comme une petite délivrance envolée, sans heurt, comme si ça n’existait pas, ces mouettes qui téléphonent chez moi, pour me proposer des cadeaux, des offres, des tirages, alors que je n’ai ni temps ni envie ni patience de tout ça, juste des décharges de mitraille, contre les chalutiers qui les attirent, oiseaux bavards qu’on comprend mal, leur texte d’une traite, avant le ressac, des mendiants qui prennent le droit d’arrêter le temps, et de l’accrocher à leurs petites mains tendues. Je raccroche, j’aimerais bien raccrocher, un truc ou deux, au fur et à mesure, eux, moi, parfois nous, le téléphone, ça ou rien, tout et rien, je ne sais plus très bien à quoi m’accrocher, pourtant j'aime bien les mouettes, peut-être décrocher, fichue machine.
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pof pinard
Je ne vendrai plus de vin, probablement plus jamais, je n’en ai pas vendu tant que ça, en litre, ça doit faire dans les… 50 ? 100 ? 200 ? 10x5x6 ? Je ne sais pas, au début je n’en vendais pas tant que ça, probablement moins de 400, il y avait des commandes groupées, et puis, de plus en plus, parfois, un fou qui arrive et veut entre 20 et 50 litres, un curieux doublé d’un poivrot, y a plus qu’à le rincer, je n’ai jamais vraiment raconté comment c’était, le pinard, les journées à compter et ranger les bouteilles, j’avais pris ce boulot un peu par hasard, à cause du vin, parce que c’est bon, ça suffisait comme motivation. Je ne vendrai probablement plus de vin, au début c’était pas évident, un homme ou une femme qui rentre et qui veut sa bouteille, du bon vin, ah oui c’est vrai qu’on vend tellement de mauvais vin, pour vous, et pour vous seulement, je vais chercher une bonne bouteille. Les bonnes bouteilles qui ne doivent pas dépasser 5 euros, plus souvent que les bons acheteurs qui ne veulent rien en dessous de 15 euros, parfois il y avait des presque enfants qui venaient acheter du vin pour faire plaisir à leurs parents, c’était noël, c’était sympa, ils voulaient aussi du bon vin, à noël, tout le monde voulait du bon vin, des blancs, souvent des bourgognes, on avait rentré une petite gamme, des meursaults, et puis des bordeaux rouges, des saint juliens, le château gloria, on ne vendait pas des vins trop chers, des bons vins, les magnums de noël, à force de travailler là-bas, j’avais de plus en plus envie de boire des magnums, même si je ne buvais rien, plus rien, de moins en moins, et surtout pas du blanc, je ne supportais plus le blanc, trop amer, comme le café, je m’arrondissais, et parfois, le plus souvent tout le monde le voyait, mais parfois, et pourtant quelle barrique, un sculpteur, avec un journal qui publiait un article sur lui, voulait me faire porter des caisses de 24 bouteilles, après m’avoir conseillé de lire l’article, parce qu’il avait mal au dos, quelques souvenirs un peu passés, l’impression d’une boule, un truc en boule, qui m’est arrivé, complètement détaché du reste, un peu comme ça, pour d’autres choses aussi, l’idée de boules qui se referment sur elles-mêmes, sans aucun lien les unes avec les autres, j’étais là-bas comme faisant partie des meubles, je me collais dans le fauteuil rouge si raide et je somnolais quelques minutes quand vraiment il pleuvait trop, mais s’il faisait beau, je trafiquais, je lavais les vitres, les vitrines, c’était un peu compliqué parce que les vitrines étaient très étroites, et je me cognais, je savais que j’étais là-bas pour, pas pour toujours en tout cas, c’était comme pour cinq ans, des années qui n’ont duré que six mois, je n’étais pas destinée à vendre ces vins, d’ailleurs, ça faisait froncer quelques sourcils, convaincre, j’étais convaincue pourtant ça ne suffisait pas, ça n’a pas suffi, c’était comme une bulle, une bulle qui a grossi avant d’exploser, pof.
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Je lui ai parlé hier. Sans même y penser. Je me demande s’il se souvient, je pense qu’il a oublié, et ça ne change absolument rien, j’avais oublié, son oubli ou mon souvenir, je me souviens un peu, surtout, que c’est arrivé, mais ni comment ni pourquoi. Pourquoi c’était lui et pourquoi c’était moi, et surtout pourquoi ça a pris cette tournure un peu, très silencieuse, entre lui et moi, ce qu’il y avait derrière ce silence, pas grand-chose, de lui ou de moi, le silence du bien penser, et de l’impasse. Quand on voudrait bien coucher, et à force, au début c’est impensable, qu’importe, et puis, ça devient pensable, ça devient comme une sorte d’obsession, un truc qui remplace peu à peu, enfin, comme ça peut, je n'ai pas de compte à rendre, on peut très bien vivre avec une obsession. Ça prend du temps, c’est tout. Donc on s’est obsédés, séparément, il n'y avait pas besoin de le dire, et puis c’est passé. Ça a pris quelques années. A l’époque, quand je lui ai dit que je partais, qu’il ne me verrait plus, rien de plus, il a dit ce n’est pas possible, c’était tout. Il ne reconnaissait rien, et ne disait rien, moi non plus, mais il s’était habitué à moi, moi aussi, à savoir que je n’étais pas loin, toute prête, qu'on était sous la main, ça entretenait forcément l’illusion qu’il se passait quelque chose, à force, on était habitués. Il aurait probablement été d’accord pour dire que c’était mieux comme ça, mais il n’a pas pu cacher cette émotion, cette petite panique qu’il a sans doute oubliée aujourd’hui, avec le reste, la peur d’un vide encore plus sidéral.
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ne pas fraiser la démocratie en golf
rediff février 2006 La tête comme une fraise, le rhume, ça n’empêche pas, j’étais dans une jardinerie, il y avait des pots partout, il fallait voter, des miniatures, buis cactus, et même un champignon, de ces champignons plats et allongés qui poussent au pied des arbres, sur les troncs, il y en avait un dans le sous-sol des K la dernière fois, ça les faisait rire, la seule partie de la maison où les travaux étaient prétendument terminés, j’avais passé un moment à regarder ce champignon, il était parfaitement intégré dans le lambris, à la base du plancher, S disait que c’était un parasite, ils allaient s’en débarrasser ; ainsi qu’un petit fraisier, j’en mangeais quelques uns , mais je demandais des explications, ça fait mon deuxième rêve à caractère politique depuis deux semaines, je résume. Le premier, Chirac dans sa Golf, une tête décomposée, la Golf décomposée, j’étais au volant d’une autre voiture, dans un rond-point, probablement à Paris, qu’est-ce qu’il fait là ? Pourquoi conduisait-il cette voiture pourrie ? La situation était claire, il venait d’emboutir la voiture qui le précédait, disparue, enfin, c’était peut-être la mienne, j’étais de biais, je le regardais. Chirac au téléphone, il tenait son volant tordu d’une main et un téléphone de l’autre, il criait, il transpirait, l’affolement sur son visage, tiens, il manquait de sang-froid, il était tout seul, un tour anonyme en Golf pourrie, mais ça ne lui avait pas réussi, anonyme et seul, il ne savait pas faire, il criait dans son téléphone, qu’on arrive tout de suite, 300 CRS, il voulait déployer les grands moyens, il gueulait. Je n’intervenais pas, je l’observais, une occasion aussi aisée, ça ne se reproduirait probablement jamais, vivre libre et anonyme, c’était la première et la dernière fois, il réclamait toutes les protections afférentes, il gueulait pour montrer qui était le chef, il avait encore du pouvoir. Est-ce que ses interlocuteurs le prenaient au sérieux ? Mais enfin, vous êtes un imposteur, Jacques Chirac n’est pas vous, anonyme, au volant de votre Golf cabossée, il se fâchait, il était Jacques Chirac, c’était lui, il demandait maintenant à ce que tout soit fait comme si c’était lui, puisqu’il était lui-même, là, dans la merde, dans cette Golf, il ne sortirait pas, il restait dans la Golf, il ne soulèverait pas le capot, comme n’importe quel anonyme, dans la même situation, le ferait, c’en était fini de ses velléités de se débrouiller seul. Il voulait son escorte, sa cour, à ses côtés, pour l’assister, lui ouvrir la porte, l’accompagner d’un geste, juste une main vaguement tendue vers le bas, qui lui montrerait le véhicule officiel venu pour le… secourir ? Absolument pas. On ne secourait pas Jacques Chirac, on était là, simplement, il avait des privilèges, il voulait qu’ils soient respectés, s’il réclamait un bus de 300 CRS et une voiture officielle, une grosse limousine, au milieu de la nuit, ça devait arriver sans question, avant même qu’il ait eu le temps d’attendre.
J’aimais bien, son impatience, parce que moi, je le voyais avant qu’il ne retrouve la prestance de l’homme public, chaque détail étudié, là, il n’étudiait rien, il bavait dans son téléphone, il ne se contrôlait pas, je soupçonnais une maladie nerveuse, il avait oublié de prendre la drogue qui lui permettait d’être Jacques Chirac en toute circonstance. Il n’était qu’un homme, pas mieux qu’un autre, pas mieux que n’importe quel malade qui croupit dans un lit médicalisé, en fer, un lit de malade, Chirac à cet instant-là pouvait tout aussi bien finir dans un lit pareil, il le comprenait, sa connerie d’être sorti tout seul, ça ne se reproduirait plus. Heureusement, il avait emporté un téléphone, qui le reliait directement aux portes du pouvoir et de la puissance, finie l’impotence, Chirac était hors de lui, mais dès que les 300 CRS seraient là, il n’attendrait pas trop longtemps, il avait déjà trop attendu, mais ça ne tarderait plus, il allait redevenir grand, costume noir, il portait là un costume minable, comme le gris est terne par rapport au noir, le noir de jais, le noir désir, le noir / non. Il fallait qu’on le change, qu’on le trouve, enfin. J’attendais qu’il se calme, je me disais il va bien finir par se calmer, ce clown, il ressemblait à un clown sous overdose, de mon côté, j’attendais, je peux attendre longtemps avant de m’impatienter, en tout cas, là, je ne m’impatientais pas du tout, je m’amusais de la mauvaise mine du vieux, déplorais un peu qu’il soit notre président, dans un état pareil, est-ce qu’il méritait vraiment de nous gouverner, il n’avait pas la condition, il était probablement tout aussi incapable presque tout le temps, mais d’habitude, personne n’avait aussi directement affaire à lui, n’importe quel homme à qui on donne du pouvoir parvient à faire un brin illusion, même avec des neurones usés, personne n’y pouvait plus rien, il fallait attendre les élections.
C’était l’objet de mon deuxième rêve. Les élections. Il y avait des pots partout, il fallait voter, des miniatures, buis cactus, et même un champignon, de ces champignons plats et allongés qui poussent au pied des arbres, sur les troncs, moisissures, ainsi qu’un petit fraisier, j’en ai mangé quelques uns de ces fraisiers, mais je demandais des explications… J’y viens. Mais d’abord Chirac dans sa Golf, je n’ai pas fini, tout homme a droit à son quart d’heure d’humiliation, il le savait, c’était son quart d’heure, ça commençait à devenir longuet, que ça ne s’éternise pas trop. Mais il n’était pas seul. Non. J’avais regardé toute cette scène, comme s’il était seul, et anonyme, et affolé. Ça, oui. Il était affolé. Mais pas seul. Je n’avais rien remarqué avant, trop occupée à essayer de comprendre, à penser à ce qu’il était devenu, malgré tout, ou à cause de tout, à cause de cette soif de pouvoir conjuguée à un manque absolu de sincérité, voilà, c’était le spectacle d’un homme sans qualités. Mais ce n’était pas que ça, il n’était pas seul, il avait un compagnon de voyages, un autre homme, pas une femme, un homme pâle et presque phosphorescent, un homme qui brillait dans le noir, c’est ça que j’ai vu, d’abord. Une petite clarté, qui s’avançait du siège passager, une petite clarté qui bougeait à ses côtés, il se passait un truc imprévu dans cette Golf. Je voyais l’autre homme, le reconnaissais, le rêve s’est fini, là, en sa compagnie énigmatique, comme s’il expliquait tout mais il n’expliquait rien, je n’ai rien compris, je l’ai vu, sa face de lune, il avait des yeux ouverts mais pas franchement surpris, alors que Chirac s’agitait lui se comportait sans effort, il était là, presque timide, aux côtés d’un homme, je n’ai pas compris s’ils se connaissaient vraiment, s’ils s’appréciaient, c’est une des choses que je peux ajouter, ils n’avaient pas l’air amis, c’était comme une coïncidence, comme si Chirac ne l’avait pas vu non plus. L’aveuglement.
Il fallait voter, des miniatures, buis, cactus, et même un champignon, de ces champignons plats et allongés qui poussent au pied des arbres, sur les troncs, moisissures, ainsi que des petits fraisiers, là c’était comestible. Le champignon, je l’ai peut-être goûté aussi, on mange n’importe quoi, j’avais faim, et j’essayais de me décider, ce n’était pas facile, j’étais entrée dans le bureau de vote au dernier moment, d’abord je ne voulais pas y aller, question de principes, je ne m’étais pas bien renseignée, j’avais déjà hésité une fois, ceci n’est pas un programme de gauche, ça m’avait foutu les boules, du coup, j’avais laissé courir toute la campagne présidentielle, passons.
Le rêve racontait la prochaine présidentielle, ça m’est apparu à ce moment-là, ce deuxième rêve n’était en rien semblable au premier, il fallait suivre et j’avais du mal, tous ces gens, la plupart des proches, nous étions les citoyens, nous étions là, dans l’espace public, à nous de voir, mais il y avait eu la campagne, et maintenant c’étaient les élections, mes frères, mon père, où était em ? Quelque part. mais où, exactement, je ne le savais pas, l’espace public était très dégagé, trop dégagé, ça désorientait parce qu’on pouvait aller dans toutes les directions, mieux valait être convaincu, ou accompagné, j’étais accompagnée. Je ne voulais pas voter. J’avais dit non, cette fois-ci je ne peux plus, je ne me sens pas concernée, je me sentais coupable, bien sûr, d’en être arrivée là, d’avoir à ce point perdu toute conviction, d’être aussi indifférente à ce qui pouvait bien venir après, pourvu que d’autres y aillent, d’ailleurs, ils y allaient tous, c’est comme ça que je me suis retrouvée avec eux, parce que je ne pouvais pas m’extraire, m’isoler, je les suivais malgré tout, et ils me parlaient, mon frère, mon père, tu dois voter, tu recommences comme quand tu avais 16 ans, tu en as plus du double, maintenant, tu sais, ce qu’il en est. Aux dernières présidentielles mon père a été interviewé, oui il votait, oui depuis toujours, c’était son devoir de citoyen, j’avais été surprise de le voir dans le journal, avec ses convictions, j’ai toujours eu des convictions vagues, des vagues de convictions, j’ai dû me fixer des règles, sinon ça ne marcherait pas, sinon je ne voterais pas, je ne lirais pas les journaux, je voulais moi aussi être capable de participer, donc, allez, j’avais changé, j’avais voté, en vrai. Mais là, c’était un rêve, les futures présidentielles, Il fallait voter, des miniatures, buis, cactus, et même un champignon, de ces champignons plats et allongés qui poussent au pied des arbres, sur les troncs, moisissures, ainsi que des petits fraisiers, c’étaient les bulletins de vote. Il n’y avait plus de papiers au bureau de vote, plus de murs non plus, on était en plein air, je les ai suivis au dernier moment, tu dois venir, ils m’ont parlé de dictature, je sais qu’ils ont parlé de menace contre la démocratie, ça ne me touchait pas vraiment, quelle menace ? Dans un décor si ouvert ? Avec tous ces arbres ? Cette végétation, et l’abondance. Je leur ai fait confiance quand même, je pouvais bien les accompagner et, ce fut ce qui me décida, lire les noms des candidats dans le bureau de vote, je ne savais même pas qui se présentait, j’avais passé la campagne en dilettante, je m’étais bien amusée, mais là c’était trop tard pour regretter, il fallait aller voter, ce jour-même, il n’y avait aucun kiosque à l’horizon, je détestais ça, j’allais voter, mais je ne savais même pas pour qui, je leur ai dit, comment voulez-vous ? Il le faut. Ils ne m’ont pas écoutée. Je les ai suivis. On verra à l’intérieur, je déciderais dans l’isoloir. Autant la fin du premier rêve, autant Chirac dans sa Golf, l’autre se montre, avec un petit sourire, et c’est fini, il n’y a rien à ajouter, mais là, sans bureau de vote, sans isoloir, des miniatures, buis, cactus, et même un champignon, des petits fraisiers, je n’en voyais pas la fin, je mangeais ce qui me semblait appétissant, vaguement consciente que ça ne se faisait pas, surtout quand j’ai su, pour quoi voter ? Non. J’ai su qui donnait les petits fraisiers, délicieux, la crème pâtissière était légère, une petite fraise individuelle, le symbole était chouette, d’ailleurs j’avais faim, je me fichais du symbole, je mangeais les fraisiers parce que personne ne faisait attention à moi, en me demandant, en demandant à mon frère de m’expliquer, où était passés les bulletins de vote ? Comment allais-je faire mon choix ?
Je ne regrettais pas d’être venue, c’était plein de petites curiosités autour de moi, il y avait un vrai effort d’ambiance, on se serait cru dans un parc d’attractions botanico-gastronomiques je vois bien, maintenant, combien tout ça était déconnecté, mais c’était un rêve, ça passait très bien, je m’accroupissais, toutes ces petites miniatures de choses et d’autres, ravissantes, je voulais les voir de plus près, surtout quand mon frère, mon père, m’ont dit que c’étaient là les bulletins de vote, il fallait en prendre une, et la glisser dans une enveloppe, il y avait des enveloppes, maintenant, je me demande comment on pouvait glisser ce champignon dans une enveloppe, il y a un problème de volume, mais quand je l’ai pris, après mon frère, mon père, ça semblait tout à fait possible, je l’ai pris sur leur conseil, ils m’ont un peu forcé la main, la dictature, ils l’ont dit à voix basse, le fraisier, que j’aimais tant, c’était le bulletin, je ne pouvais quand même pas voter pour lui, de l’homme qui nous avait déjà suffisamment gouvernés, l’homme qui nous avait suffisamment déçus, et qui essayait une dernière fois, quelle effigie, de séduire les suffrages en s’offrant au peuple en fraisier. Ceux qui choisiraient le fraisier choisiraient Chirac, mon frère, mon père, m’ont mise en garde, ce n’était pas évident, il n’y avait plus de bulletins de vote, alors comment savoir ? apparemment tout le monde savait, ou bien la plupart, donc j’ai regretté, mais, même là, même ignorante des derniers avatars de la politique française, je ne pouvais pas voter pour lui, l’homme qui appelait les CRS à sa rescousse, celui qui ne serait plus rien sans quelques symboles bien choisis pour illustrer sa politique, il ne restait plus que les symboles, en attrapant le champignon, j’ai quand même pensé que c’était une bonne idée, le fraisier, un bon programme séduction, mais c’était le champignon ou la dictature, le champignon était laid, pourquoi les vrais démocrates sont-ils aussi décevants, aussi moisis ? Le deuxième rêve s’arrêtait là, plus ou moins, après c’était encore moins évident de suivre, je ne sais pas, si on l’a sauvée, ou pas, la démocratie, on verra, les prochaines présidentielles. (Presque trois ans après, on a vu.) La gueule de Chirac, dans sa Golf il était au trente sixième dessous, et l’autre à ses côtés, l’autre qui l’accompagnait par hasard, farceur, il ne disait rien mais par sa seule présence, il se foutait bien de sa gueule, aucun fraisier ne pourra jamais rattraper une humiliation pareille, je mangeais les fraisiers en me disant Chirac, après ta nuit d’enfer en Golf, accompagné, tu n’étais pas seul, mais il se foutait de ta gueule, il te ridiculisait par sa seule présence, l’ironie silencieuse, il n’avait pas besoin de faire des grands discours, il était avec toi parce que tu étais jobard, c’était pour ta fraise, Bill Murray n’a pas la réputation de conseiller les présidents, Bill Murray, avec Chirac, à hurler, Chirac hurlait, forcément, Bill Murray, si ça se savait, ça resterait entre nous, Bill m’a regardée impassible, c’était tout, ça suffisait, à ses côtés, un sourire énigmatique aux lèvres.
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entre 17h35 et 17h45
le parc ferme à 17h45, et vers les 35, il y a des rabatteurs qui sifflent, et les gosses sautent sur les balançoires et le toboggan, et tout le monde fait la sourde oreille, un moment un peu suspendu, avec des coups d’œil, au fur et à mesure que le sifflet se rapproche, le parc est plein de chemins et d’arbres, on a un peu le temps, les parents se regardent comme s’ils allaient se parler, on aperçoit au dessus les silhouettes aux cirés verts qui viennent nous chasser. Il y a quelques grandes gueules qui disent un truc, on peut encore un peu faire semblant, il fait bizarrement beau, presque chaud, tous les enfants sont excités et fous, les parents un peu bobos, il y en a qui commencent à partir, d'autres qui grappillent, ça dépend un peu des enfants, s'ils comprennent ou pas, les rabatteurs crient entre deux sifflets, le parc ferme. Ça devient difficile de faire semblant, les premiers gosses commencent à hurler, eux aussi, qu'ils ne veulent pas partir, ils s'accrochent aux poneys à ressort et se cachent dans le tunnel, les parents doivent les chercher, il y en a qui essaient la persuasion, ça marche plus ou moins bien, et puis les mecs arrivent avec leurs sifflets, les mêmes qu’on croise en rentrant dans le parc et qui jouent aux boules au lieu de surveiller les chiens, gentils. Quand il sont là, vraiment, la plupart décampent, en file indienne. Il reste toujours un gosse ou deux qui ne veut pas partir, la mienne, hurlante sur sa balançoire, je l’attrape sous mon bras, l’autre harnaché sur moi, ça m’en fait deux, on part.
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dans le film du dimanche, quelqu’un disait : l’amour c’est comme la lessive, la lessive, j’ai tellement fait la lessive, je suspendais le linge sur la terrasse ou dans le champ, la lessive ou la vie, il faut faire attention qu’il ne pleuve pas, qu’il ne soit pas trop tard, l’amour, faut trouver son cycle, lavage, ça ronronne, rinçage, quand y en a marre, essorage, quand ça secoue… en ce moment, plutôt essorage, avec une touche de rinçage, la lessive et l’amour, il y a plein de belles histoires d’amour mais moins de belles histoires de lessive, pourtant, si je passais autant de temps à faire l’amour que la lessive, je serais complètement essorée, si on racontait ses lessives comme ses amours, et pourtant elle tourne, le problème de faire quelque chose de sa vie, j’aime autant copuler avec des sous-vêtements propres que de laver mes amours à la javel, question de priorité, ça prend du temps d’étendre du linge dehors,
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A
elle a dit qu’elle voulait de la pizza au chocolat, comme ça, juste avant, un peu absente, absorbée dans quelque chose, elle mangeait sa pizza , avant de parler, la piza au cocola, et puis elle est passée à autre chose, elle mangeait debout, les mains pleines de tomate, rouge, c’était un signe, ensuite elle a traîné des ballons par terre, elle s’est assise sur la chaise musicale, elle s’ennuyait un peu, et puis elle est tombée, elle a reçu quelque chose sur la lèvre, le sang a coulé presque tout de suite, elle a pleuré, très rouge et très liquide, la chemise de nuit pleine de tomate et de sang, elle a réclamé de l’arnica, elle nous regardait avec des petits yeux un peu apeurés, jusqu'à ce que je lui dise que moi aussi je m’étais fendu la lèvre quand j’étais petite, ses yeux sont redevenus vifs, mais elle était fatiguée, elle a pris son pouce sans se plaindre, on a oublié de lui mettre un pyjama propre.
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T
je suis restée un peu assise, il s’est réveillé très vite, il avait fait une apnée, le voyant rouge était allumé, mais je n’y croyais pas tant que ça, pas vraiment, il respirait très tranquillement, je ne crois pas aux machines, la machine ne comprend rien, mon bébé qui respire à sa façon, pas celle que la machine attend de lui, je l’avais tellement regardé respirer de cette façon un peu saccadée, la petite poitrine qui se soulève, un peu irrégulièrement, ça sonnait tellement souvent, avant, il y a une éternité, à l’hôpital, l’hôpital des alarmes, on me disait il a fait une bradycardie, au début ça m’effrayait, et puis plus du tout, je n’y croyais plus, c’était à part, à part de l’essentiel de ce bébé à part, il pouvait bien faire une petite bradycardie de temps en temps, je n'y voyait pas d'inconvénient, c’était inutile d’être tout le temps sur son dos comme ça, des électrodes plein la poitrine, il ne risquait pas d'expirer en paix.
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